extrait de la préface aux
Mélanges de mythologie française
offerts au Président-Fondateur Henri Dontenville

(Paris, G.P. Maisonneuve et Larose, 1980)

Henri Fromage

Dans l'esprit de ses fondateurs, en 1950, la Société de Mythologie Française était appelée à durer vingt ans. Présomption de leur part ? Imaginaient-ils que vingt années suffiraient à l'accomplissement de la tâche qu'ils se proposaient ? Ou au contraire, modestie et prudence ? Pensaient-ils qu'il était outrecuidant de tabler sur plus de quatre lustres d'existence et d'activités ? Redoutaient-ils qu'il ne vînt point de relève de leur équipe initiale ?

Quoi qu'il en soit, le Président fondateur de la Société de Mythologie Française vient de doubler allègrement le cap des quatre-vingt-dix ans et la Société qu'il a fondée celui des vingt-neuf ans. Si la première équipe des chercheurs est maintenant un peu clairsemée, les rangs, aujourd'hui, sont rajeunis et serrés (...)

Si quatre-vingt-dix ans sont un âge admirable et vénérable, vingt-neuf ans mettent une société savante à l'abri des risques de mortalité infantile, mais pour une discipline nouvelle c'est encore le temps des balbutiements.

L'archéologie et la préhistoire ont mis plus de temps pour conquérir l'estime et l'intérêt des universitaires en place. Schliemann et Boucher de Perthes, chacun en son temps et dans sa nouveauté, ont essuyé les sarcasmes des mandarins et d'odieuses mises à l'index. Sans doute y avait-il beaucoup de passion et de visions chez ces découvreurs. Mais il est heureux que leur passion ait enflammé des continuateurs, et l'on se demande qui mérite plus, celui qui affronte l'obscurantisme intolérant des parvenus ou celui qui plus tard exploite méthodiquement les champs ouverts par le premier ?

On a nié que les légendes fussent matière scientifique. Mais cette dénégation ne repose sur rien de sérieux. Les légendes existent, elles foisonnent dans le temps et dans l'espace ; on en peut faire la collecte, les classer de plusieurs façons, les comparer, les analyser, en dégager des situations, des personnages, des séquences, y trouver des constantes et des variantes, étudier leurs rapports avec les milieux géographiques, sociaux, idéologiques où elles se sont exprimées, chercher des lois de leur évolution, permanence, contamination, disparition, résurgence, etc. Bref l'étude des légendes est une démarche aussi objective que celle des tessons de céramique ou des fibules.

On a nié qu'il y ait une mythologie française. Il serait aussi vain de prétendre qu'il n'y a pas de littérature française, ou à la limite de catholicisme français, parce que les thèmes des écrivains français leur sont communs avec de multiples auteurs étrangers, ou que le catholicisme est par définition universel. Négation d'autant plus vaine qu'il se trouve justement que la Geste du Gargantua populaire correspond par son schéma général et générateur avec le conte - reconnu comme le plus particulièrement français - du «Roi des Poissons ». On a fait aux chercheurs de la Société de Mythologie Française un procès de carence scientifique. Il faut beaucoup oublier de l'histoire des sciences pour lancer un tel verdict. Quiconque voit un peu plus loin que les pandectes de sa spécialisation sait qu'une méthodologie s'invente et se module à la pratique de son objet et qu'une discipline nouvelle entraîne une méthode nouvelle. Qu'aujourd'hui notre méthode soit au point, nous n'avons pas la vanité de le penser, mais de la même façon nous ne tenons point pour décisives des critiques faites par référence aux méthodes d'autres disciplines qui ne sont d'ailleurs pas tellement éprouvées.

Etant bien entendu qu'il importe d'être honnête dans la collection et l'analyse des faits porteurs de mythologie, étant admis que le mythologique se trouve à tous les niveaux, depuis le mythe pur jusqu'aux jeux et aux manies, en passant par l'épopée, la légende, la chronique et le conte, il reste à affirmer que le mythologique ne peut être expliqué que par le mythologique.

Dans le domaine qui leur est propre, la sociologie, la psychanalyse, le symbolisme, l'ésotérisme, le rationalisme étiologique ont un champ ]égirime. Mais c'est évidemment une erreur d'expliquer le thème mythique du «Petit Chaperon Rouge» par les seules correspondances psychanalytiques qu'on devine, ou de justifier la présence des fées auprès des sources par la raison qu'elles y trouvent matière à s'abreuver, ou les légendes de céphalophorie par l'habitude de plusieurs artistes du Moyen Age de représenter les martyrs décollés leur tête dans leurs mains. De telles explications en esquivant la réalité légendaire la détruisent. Le merveilleux ne s'explique que par le merveilleux. Toutefois, entendons-nous bien, notre objectif n'est pas de restaurer des croyances fabuleuses anciennes, ni de promouvoir quelque nouvelle secte litholâtre ou héliolâtre. Entre l'étude de la croyance et la croyance elle-même il y a un «pas» que même le cheval Bayart ne saurait franchir sans intervention providentielle. Des exégètes ont étudié la Bible qui n'avaient pas la foi. Au reste qu'ils l'aient eue ou non, c'était leur affaire et, eût dit Pascal, foi et exégèse ne sont pas du même «ordre».

On a dit nos travaux coupables de vétusté pour être menés sans l'éclairage moderne des analyses structuralistes. Outre qu'on voit cette «scopie» d'autant plus affichée qu'elle est moins maîtrisée, il serait prématuré d'en appliquer la méthode à une donnée qui est loin d'être explorée et répertoriée. Pour dégager des structures dans notre mythologie et les relations structurelles des parties ou des ensembles avec les concomitants historiques, géographiques, économiques, sociaux, idéologiques de chez nous et d'ailleurs, pour, après vivisection minutieuse, isoler d'authentiques organismes mythiques, sans les mutiler ni les engluer de tissus qui leur sont étrangers, pour faire émerger la loi de développement, d'auto-réglage et de conservation de ces structures, pour y déceler les facteurs de dégénérescence, d'autodestruction ou les faiblesses irrémédiables aux agressions allogènes, contaminations, falsifications ou récupérations, et pour que ce travail soit authentique, il faudra patiemment et encore longtemps établir des catalogues, collections, fichiers, atlas, planches anatomiques, descriptions organiques et analyses des environnements.

Ainsi, à travers vents et marées, en dépit de verdicts jadis partiaux, ou d'un silence qui voulait être accablant, en dépit d'une pauvreté que ne pallia aucune subvention, l'idée du Président Henri Dontenville et sa Société font leur chemin. Il n'est que de lire la liste des chercheurs qui ont voulu exprimer dans ce livre leur hommage au Président Fondateur de la Mythologie Française, pour se rendre compte que le temps des noises est dépassé et qu'amateurs, érudits isolés et universitaires font cause commune pour la défense et l'illustration du légendaire de terre et de langue françaises.

Or, outre la connaissance des faits de mythologie française et la diffusion de cette connaissance, la Société de Mythologie Française se propose un autre but, conséquence pratique du premier.

Il est de plus en plus évident que nos légendes ne flottent pas dans un univers uniquement intellectuel et verbal. La légende est d'abord l'affaire d'un groupe humain qui s'insère dans un contexte naturel. On disait il y a quelques années, la légende a un support géographique. Il faut maintenant renverser la formule : la micro-géographie est une création du mythe. Avant le mythe, il n'y a que désordre ; le mythe construit un paysage et le circonstancie. Gargantua avec la dépatture de ses bottes fabrique deux collines, l'une d'un côté de la rivière, l'autre en face ; quant à la rivière, c'est lui aussi qui l'avale ou en fait les eaux, et c'est lui qui l'enjambe, créant la relation d'une hauteur à l'autre. Avant le mythe de Gargantua, il n'y avait pour le regard humain (collectif ou individuel) ni collines, ni cours d'eau, mais un chaos brut et sans repères. Le mythe est créateur du groupe ethnique en tant qu'organique et historique, mais aussi dans son acte d'investissement de l'espace et en ce sens il est le premier «plan d'occupation des sols».

Ce postulat de toute approche de légende topique confère d'emblée aux sites une signification dramatique et sacrée dont nos paysages touristiques, économiques ou urbanistiques étaient depuis longtemps lessivés et de surcroît frustrés au bénéfice de visées statistiques et lucratives.

A une époque où l'on prône dans les discours la réhabilitation de l'habitat ancien, le souci de l'écologie, la réappropriation par les collectivités de leur patrimoine au sens le plus large, on admire que le Président H. Dontenville ait, avant les officiels et les opportunistes, ouvert les voies d'une sensibilisation du public trop sevré du sacré dans le spectacle de nos campagnes et de nos cités.

Nous sommes convaincus que les «concepteurs» et les «futurologues» qui décident comment structurer les villes et les campagnes de demain, auraient intérêt à faire place dans leur documentation à Histoire et Géographie mythiques de la France du Président H. Dontenville. Ils pourraient vérifier à l'occasion si la colline qu'ils entendent niveler, si le coteau qu'ils pensent orner d'une barre ou d'une tour, si la vallée qu'ils géométrisent des courbes fonctionnelles d'un échangeur ne seraient pas l'habitat d'un dieu, d'un géant ou d'une fée qui ont droit de premier occupant et ont donné au paysage une signification pathétique. Il conviendrait encore de réveiller dans la mémoire des collectivités locales la connaissance de ces données en cours d'oubli ou que personne n'ose plus avouer, afin qu'elles apprennent à leur rendre crédit et à en user dans leurs démarches de défense du terroir.

Beauvais, 1er janvier 1979